Il
y a un an et demi, la mort et la destruction s'abattaient sur le World
Trade Center de Manhattan, laissant derrière elles plusieurs
milliers de cadavres et de disparus, une plaie gigantesque au coeur
de la cité, des milliers d'êtres à jamais brisés
par la perte de leurs proches, et un traumatisme de dimension planétaire.
A l'été 2002, les 6 projets relatifs à la Reconstruction
du World Trade Center furent dévoilés par le LMDC (Lower
Manhattan Development Council), et rejetés par une vaste majorité
de New-Yorkais.
A l'époque, j'avais déjà trouvé très
surprenant qu'aucun de ces projets n'envisage la reconstruction des
Tours Jumelles.
Les termes du programme officiel annonçait pourtant sans ambiguïté
la reconstruction du Site.
On pouvait donc légitimement s'attendre à ce qu'au moins
un des projets en lice aborde le sujet de la reconstruction des Tours
Nord et Sud.
Une reconstruction, disait ce programme.
Mais d'évidence la philosophie sous-tendant ces projets était
celle de l'innovation, pas de la reconstruction.
En outre, le cahier des charges insistait sur l'aspect rationnel de
la rénovation de l'urbanisme, pas sur le sens qu'elle aurait
pu prendre, ou sur une quelconque symbolique liée aux attentats
du 11 septembre.
Par conséquent, c'est ce que les concepteurs de ces projets fournirent.
Et précisément ce que les New-Yorkais rejetèrent.
En juillet 2002, le LMDC lança donc une nouvelle consultation,
dont les résultats furent annoncés pour la fin de l'année
2002.
Déjà à cette époque, j'eus la certitude
que ce deuxième round n'aboutirait pas plus que le précédent
si les termes d'une équation très simple n'étaient
pas pris en compte.
A savoir:
1- Commémoration. Et hommage aux milliers de vies détruites
ainsi qu'à ceux devant porter le deuil des disparus.
2- Restauration de la "Skyline" de Manhattan, mondialement
célèbre.
En premièr lieu, et avant toute déclaration d'intention
et tentative de planning, il me semble que cette équation devrait
constituer la seule préoccupation -si ce n'est le seul cahier
des charges- de quiconque s'attelant au problème de la reconstruction
du World Trade.
Le calcul des mètres carrés et l'établissement
des zones d'occupation des commerces, bureaux, etc, pouvant largement
s'inscrire dans la foulée.
En effet, cette situation, bien qu'unique et sans précédent
-la reconstruction d'un Site à l'historique si lourd, et chargé
de tant de souffrances-, obéit en fait à des lois très
simples, basées sur le bon sens:
- D'abord, trouver l'idée, le concept global que l'on veut communiquer.
Se préoccuper du Sens.
Après seulement, adapter ce concept aux réalités
et besoins tangibles, eux-mêmes devant épouser cette recherche
de Sens.
Et si cette dernière est bien menée, elle saura tenir
compte sans problème des ajustements rendus nécessaires
par la réalité du terrain.
En vérité, voilà ce qui devrait être le seul
moteur, le seul objectif: réunir dans une totale symbiose des
éléments contradictoires, le Concept et la Réalité,
le Rationnel et le Spirituel.
Bien sûr, le problème de cette équation est qu'elle
gère des paramètres aux intérêts divergents,
voire opposés.
En satisfaisant l'un, on est sûr de léser l'autre.
Exemple: prenons la deuxième partie de l'équation:
Restauration de la "Skyline" de Manhattan, mondialement célèbre.
C'est un fait, le "H" du logo universellement connu de Mahattan
était en forme de Tours Jumelles.
C'est un fait, celles-ci étaient partout. Elles représentaient
New-York, au même titre que la Statue de la Liberté ou
l'Empire State Building.
A travers toutes les formes de communication. La Photographie. Le Cinéma.
La Littérature. La Musique. L'Art. Elles étaient emblématiques
pour les Américains, faisaient partie du paysage pour les New-Yorkais.
Elles contribuaient à rendre extraordinaire leur visite à
tous les étrangers de passage à New-York.
Les Tours Jumelles, au bout de presque trois décennies, étaient
devenues New-York.
Un
symbole pareil peut-il se remplacer?
Encore une fois, le simple bon sens dicte la réponse:
non, bien entendu.
Car rien de ce que l'on pourra jamais proposer de différent -même
très intelligent, même bien pensé et même
très beau-, ne pourra jamais rivaliser avec la silhouette des
ex-Tours Jumelles surplombant l'horizon de Manhattan.
Et cela pour une raison très simple, et on ne peut plus rationnelle.
Posons-nous la question: que ferions-nous si les trois pyramides d'Egypte
disparaissaient, victimes d'un soudain effondrement?
Ou encore, essayons d'imaginer la Tour Eiffel envolée.
Quel serait le cahier des charges donné aux urbanistes et architectes
pour une éventuelle reconstruction?
Il me semble que ce cahier des charges serait extrêmement simple:
reconstruisez les, car l'Egypte et le Caire ne sont plus ni l'Egypte
ni le Caire sans leurs Pyramides.
Reconstruisez la Tour Eiffel, car Paris n'est plus Paris sans elle.
Et reconstruisez-les, bien sûr, à l'identique.
Car c'est là qu'il faut savoir se montrer humble.
Le problème, sur un sujet pareil, n'étant pas pour les
responsables de briller par leur créativité, au profit
de leur gloire personnelle.
Le problème étant, purement et simplement, de restituer
ce qui a été détruit.
Accepterions-nous, en lieu et place des Pyramides ou de la Tour Eiffel,
de voir édifier un vague substitut, ou une caricature?
La réponse est contenue dans la question.
Nous préfèrerions certainement ne rien voir reconstruit
du tout.
Le même raisonnement s'applique aux Tours Jumelles de Manhattan.
Et si, d'aventure, des raisons techniques rendaient impossible ces reconstructions,
alors il vaudrait vraiment mieux y laisser pousser l'herbe, car personne
ne souhaite voir quelque chose de mineur remplacer ce qui fut grand.
Cela étant, à l'instant ou rationnellement la reconstruction
des Tours Jumelles s'impose comme une évidence, l’on bute
immédiatement sur le premier terme de l'équation: la Commémoration.
Et l'hommage aux milliers de vies détruites ainsi qu'à
ceux devant porter le deuil des disparus.
Car il faut bien admettre que reconstruire les Tours à l'identique
reviendrait à prétendre que, finalement, rien n'est arrivé
le 11 septembre.
Ce qui impliquerait ignorer délibérement la mémoire
de ceux qui ont laissé leur vie, et se dispenser du nécessaire
respect dûs à ceux qui ont perdu un être cher, un
être que rien ne pourra jamais remplacer.
Cela équivaudrait à un manque de conscience, une espèce
d'amnésie collective érigée en momument, niant
la réalité du 11 septembre.
Comme si le corps était de nouveau intact, sans traces, grâce
aux sortilèges d'une quelconque chirurgie esthétique.
Mais aucune chirurgie ne peut effacer pareille cicatrice.
Le corps pourra aller mieux, il pourra même très bien se
porter de nouveau, à terme, mais la cicatrice est là,
pour toujours, et c'est tant mieux, afin que dans le futur les générations
qui la contemplent puissent se souvenir et comprendre.
Le 11 septembre s'est bien produit, et si la physionomie de Manhattan
gagnait quelque chose dans un pareil lifting, l'Humanité elle
aurait tout à y perdre, sa conscience au premier chef.
A ce point de la réflexion, il m'est donc très vite apparu
que si la logique exigeait une reconstruction des Tours Jumelles, il
était indispensable que cette reconstruction, physiquement, témoigne
d'une façon ou d'une autre des événements du 11
septembre.
Et cette idée que j'avais eue il y a très longtemps, qui
s'était assoupie dans un coin de ma mémoire, se réveilla
brusquement.
Les éléments du puzzle se mettaient en place de façon
cohérente.
Cette idée pouvait représenter la clef d'une équation
insolvable en apparence.
Voici pourquoi, et comment:
1- Cette idée prend en compte les victimes.
Le Mémorial qui leur serait consacré serait inscrit au
coeur même des bâtiments.
2- Cette idée prend en compte ceux qui n'ont plus que leurs
yeux pour pleurer.
Car elle leur offre un immense et majestueux espace de silence, propice
à la méditation et au recueillement, symboliquement placé
à l'endroit précis où périrent les victimes.
3- Cette idée prend en compte la restauration de la "Skyline"
de Manhattan.
Car elle rétablit intégralement et fidèlement son
profil, et en même temps témoigne visiblement de la tragédie
du 11 septembre, une visibilité tous azimuts, comme l'avait formulé
Rudy Giuliani (maire de New-York au moment des attentats) dans sa déclaration
parue dans le numéro du 9 septembre 2002 de Time Magazine.
J'aurais certainement gardé toutes ces considérations
pour moi-même, si deux choses ne s'étaient produites cet
été 2002, de façon simultanée.
Début septembre, je suis tombé sur la déclaration
de Giuliani dans Time.
Certaines des paroles de cet homme me sont allées droit au coeur
(Voir la section peinture "Manifesto”).
Presqu'au même moment, j'ai vu sur Fance 3 le film des frères
Naudet et de James Hanlon, qui racontait l'immersion aux premières
lignes dans l'horreur du 11 septembre des hommes de la caserne Engine
7 / Ladder 1, basée au 100 de Duane Street, tout à côté
des ex-Tours Jumelles. Hanlon y travaille toujours en tant que pompier
(il est aussi acteur, dans des séries télé et au
théâtre)
A la fin de ce film, Hanlon s'est exprimé sur l'avenir du Site
du World Trade, et ses paroles ont eu un énorme impact, voire
ont constitué le principal moteur de ma démarche. (Voir
la section peinture "Manifesto”)
La déclaration de James Hanlon a initié mon action.
Jusque là je n'avais eu qu'un concept en tête.
Maintenant, j'avais la possibilité de le concrétiser.
Ce que je fis.
Je commençais l'exécution de trois toiles.
La première peinture servirait à expliciter ce concept,
ses tenants et aboutissements.
Je la nommai "Manifesto".
Le rôle des deux autres serait de le visualiser, de jour et de
nuit.
A l'époque, je n'avais pas la moindre idée du nouveau
cahier des charges imposé à la deuxième équipe
de cabinets d'architectes.
J'avais seulement entendu dire qu'ils devaient remettre leur copie fin
2002.
Je m'assignai la même date-butoir, sentant confusément
qu'il fallait que les habitants de New-York prennent connaissance de
ce concept avant qu'une décision finale soit prise.
Je commençai à peindre début septembre, et finis
mon travail début décembre.
Je suis arrivé à New-York le 16 décembre, avec
les toiles roulées sous le bras.
Elles furent mises sur chassis chez Baobab Art Framing, et je chargeais
une société de livraison de les acheminer à la
caserne, pour en faire présent à James Hanlon.
La note accompagnant les toiles expliquait à James Hanlon pourquoi
je lui offrais ces toiles: ses paroles à la fin de son film,
sa conviction.
Tout ceci avec l'espoir que nous puissions rendre public ce concept
auprès des New-Yorkais, puisque c'était pour eux que j'avais
réalisé ce travail.
Avant de repartir en France, j'eus l'occasion de m'entretenir avec Gédéon
Naudet, qui me confirma que James Hanlon avait bien reçu les
toiles en me disant notamment tout le bien que ce dernier en pensait.
Malheureusement, il ne nous fut pas possible de nous rencontrer lors
de ce séjour-éclair à New-York.
Je ne sais si ce concept sera jamais vu par les New-Yorkais à
travers son médium d'origine, ces trois toiles offertes à
James Hanlon.
Mais ce qui importe avant tout, c'est qu'elle soient bien à New-York,
car c’est pour la ville de New York qu’elles furent exécutées.
Lors de ce séjour, j'ai eu l'occasion d'aller voir les 9 projets
officiels présentés au Winter Garden situé dans
le World Financial Center.
Sur ce problème de la reconstruction du World Trade Center, j'ai
exprimé ma conviction profonde, à travers cette équation
très simple dont je parlais plus haut.
A mon sens, aucun de ces nouveaux projets ne répond aux exigences
de cette équation.
J'arrêterai là mes commentaires en ce qui concerne leur
pertinence respective.
Quant à leur valeur esthétique, ce n'est de toute façon
qu'une question très personnelle, et donc très subjective
de goût.
Avant de conclure, j'aimerais
préciser une chose.
N'ayant réussi ni à rencontrer, ni à m'entretenir
avec James Hanlon, je ne sais pas si les New-Yorkais arriveront jamais
à voir ces toiles et le concept qu'elles expriment.
Cette incertitude m'a conduit à créer ce site sur le Web:
www.wtcrebuilding-newtwins.com.
Si vous lisez ces lignes et que ce concept vous semble avoir un quelconque
interêt, je vous serais très reconnaissant de faire connaître
ce site à tous les gens que vous connaissez, et que la reconstruction
du World Trade Center concerne ou intéresse.
CONCLUSION
:
Etant un peintre, et pas un architecte ou un urbaniste soumis aux contraintes
du cahier des charges officiel dressé par le LMDC, j'ai pu élaborer
mon concept sans compromis, et dans une liberté de pensée
totale.
J'ai par conséquent pu échapper à la contrainte
de séparation entre le problème de la reconstruction,
et celui de la conception du Mémorial.
Ces deux problématiques ont toujours été et sont
toujours, à mon avis, totalement indissociables.
Elles auraient dûes, et devraient être menées de
front.
C'est la raison pour laquelle j'ai conçu cette sculpture monumentale,
destinée à se dresser juste au pied des nouvelles Tours
Jumelles (voir les peintures “WTC 2” & “WTC 3”)
Je crois en la nécessité de voir s'ériger un immense
repère dans le périmètre de ce que nous appelons
maintenant Ground Zero (à l'époque où j'ai exécuté
ces toiles, je n'avais pas connaissance de la contrainte des "empreintes"
des Tours détruites -Le LMDC ayant demandé aux cabinets
en compétition de laisser libre au sol la zone où les
Tours disparues se dressaient, zone depuis lors baptisée “empreinte”).
A mon avis, si les Tours Jumelles étaient reconstruites dans
la symbolique et les orientations esthétiques montrées
dans mes toiles, il conviendrait de laisser à leurs pieds une
esplanade la plus vaste possible, dénuée de toute construction,
à l'exception de cette sculpture de plusieurs dizaines de mètres
d'amplitude, envoyant un message fort et simple, un message de compassion
et d'amour pour les Morts et ceux qui les pleurent, un manifeste vibrant
de confiance dans le Futur, et un appel serein et déterminé
pour la Paix.
Pour exprimer ce message, j'ai très soigneusement évité
de concevoir un fond et une forme artistique que seules trois personnes
sur la planète pourraient appréhender et apprécier.
J'ai volontairement choisi un symbole que tout le monde pouvait instantanément
comprendre.
J'ai totalement conscience que ce n'est pas là le symbole le
plus "créatif", le plus inattendu et le plus hautement
conceptuel qui ait jamais été formulé.
Certains le jugeront même passablement ringard.
Mais souvenons nous d'une chose: la destruction est venue du ciel, le
11 septembre 2001.
Et par conséquent, il m'a semblé important de signifier
que, dans l'hypothèse d'une Renaissance, les Tours Jumelles sortiraient
de terre et prendraient leur envol, emportées par le symbole
de ce grand oiseau de la Paix et de la Vie vers l'infini des cieux,
ceux-là mêmes d'où la mort s'était abattue
sur Manhattan, le 11 septembre 2001.
Jacques BENOIT / 3 janvier 2003